CRASHED

Les enfants et Ellen partis, le bateau semble brusquement vide et silencieux. Il faut se remettre en mode solo. Je passe une journée à Flåm pour préparer le bateau et tracer la route des jours à venir. Lessive, plein d’eau et quelques fruits hors de prix pour le moral. Je quitte Flåm au matin, bifurque une dernière fois sur l’Aurlandsfjord pour admirer les chutes d’eau et mets le cap vers l’estuaire du Sognefjord.

Deuxième jour de nav depuis Flåm. Je navigue au portant, génois entièrement déroulé, une configuration rare sur le fjord, où le vent est généralement de face ou complètement absent : j’en profite. Je devrais mettre un tour dans le génois pour mieux voir sous la bordure qui cache l’étrave, mais le Sognefjord est vide depuis le départ… j’enclenche le pilote auto et descends pisser.

Le choc est d’une violence ahurissante.

Une explosion, une déflagration qui n’en finit pas. Les quelques mètres qui me séparent du pont sont comme un long tunnel noir. J’ai du me fracasser sur un rocher. Je crois entendre l’eau s’engouffrer en bouillonnant dans mon dos. Sur le pont, aucun rocher, aucune falaise, mais une haute muraille en bois contre le bordé, immobile.

Sur l’avant, la vision de mon étrave défoncée me broie le cœur. L’étai se balance mollement. Sauver le mât. Mes gestes sont hésitants, impuissants. Je parle à voix haute pour extraire ma cervelle de sa torpeur. Peine perdue, c’est le court-circuit. Enrouleur bloqué. Je cours au pied du mât. Le génois refuse de descendre, coincé dans le rail tordu par le balcon avant. Et le bateau de pêche qui reprend sa route ! La cabine de pilotage est vide : un bateau fantôme. Je crie, en anglais. Un homme, casque vissé aux oreilles, finit par apparaître. Il me fixe un moment, mais ne modifie pas sa route. Je hurle de plus belle, tremblant de rage. D’où il est, je ne peux pas lire son immatriculation. Je décroche la VHF. « Come back, I’m sinking ! »

Au bout d’une minute interminable, il se décide enfin à revenir. Je saute dans le carré, arrache la trappe du plancher. Rien, les fonds sont secs. Le génois, coincé dans le tube de l’enrouleur, claque violemment contre le mat. Je remonte et le saucissonne tant bien que mal contre le tube avec une amarre. Je viens frapper toutes les drisses sur le davier arraché, pour soulager l’étai qui menace de lâcher. Ne pas perdre le mât.

Les drisses de GV, de foc et la balancine sont frappées sur la cadène pour soulager l’étai.

Le bateau de pêche revient enfin vers moi

L’homme, dans les 70/80 ans, n’est pas loquace. Je lui demande de m’accompagner vers le port le plus proche. Il me propose un port en amont du fjord, mais je ne veux pas faire demi-tour, ce qui mettrait le mât face au vent. Nous finissons par viser Ortnevik, à une vingtaine de minutes. Je lance le moteur, la tête et le cœur dans un étau. Que mon voyage soit mort-né, ça ne fait plus aucun doute, mais mon abattement est bien plus profond. Assurance, responsabilité civile, réparations (?), les questions sans réponse dansent dans ma tête. J’ai fait à peu près tout ce qu’il ne fallait pas : éteindre l’AIS, ne pas prendre le tour dans le génois qui m’aurait dégagé la vue vers l’avant, descendre pisser alors que j’aurai pu rester dans le cockpit. Peu m’importe si, en droit maritime, c’était au bateau à moteur de m’éviter, et que le skipper aurait aussi dû se trouver à la barre…

Un immense découragement s’empare de moi. It’s over.

Ortnevik. Un village de 45 habitants. Nous nous y étions arrêtés avec les enfants, il y a une dizaine de jours. Pas de port, mais quelques pontons privés au fond de l’anse. Une seule place semble encore libre, avec 1.5 m d’eau à marée basse. Pando tire 1.45 m…

Le vieux pêcheur, toujours hagard, me tend un papier avec ses coordonnées. Puis, du bras, me désigne un homme sur le ponton en question, à une centaine de mètres. La place libre lui appartient. Il lui a parlé, je peux m’y amarrer. Je tourne la tête et me fige. Malgré la distance, je reconnais immédiatement mon homme.

Ortnevik. Noah a besoin de pisser. Je lui montre un arbre en haut d’un grand terrain vierge sur le bord de la route, sans clôture. Il s’exécute. Une minute plus tard, je le vois dévaler à toute vitesse la pente en sens inverse, pantalon à mi-cuisses, un homme hurlant à ses trousses. L’homme, qui semble être le propriétaire du terrain, est furieux. Je vais vers lui, m’excuse, lui explique la situation : mon fils de 9 ans, 3 gouttes de pipi, l’absence de barrière… L’homme ne veut rien entendre. Le ton monte. Je finis par l’insulter avant de le planter là. Mon premier et unique accrochage en Norvège.

J’avance lentement au moteur vers le ponton, les yeux rivés sur le sondeur. Aujourd’hui, j’ai cruellement besoin de l’homme que j’ai insulté hier. Le destin est railleur. Une probabilité sur un million. Comme celle d’un abordage sur un fjord vide, de 4,5 km de large…

Nos regards se croisent. Il me reconnait. Avec mon pauvre génois saucissonné sur l’étai tordu et l’étrave défoncée, les mots sont superflus. Je le fixe intensément, impuissant. Je lui lance l’amarre. Il la saisit. Je le remercie, sincèrement. Il disparaît.

Le soir, j’aperçois le feu de mât d’un voilier au mouillage, à 200 m. Je reconnais immédiatement le lazy-bag, jaune (!) de Draumen (« rêve » en norvégien), un des très rares voiliers rencontrés une semaine plus tôt à Hermansverk. Je tente un appel par DSC, sans succès. Son skipper, Einar Skram Husabø , m’avait laissé ses coordonnées. Je lui envoie un mail.

Le lendemain matin, Draumen a levé l’ancre. Vers midi, je reçois un mail : il vient seulement de lire mon message et fait demi-tour. Une fois encore, la solidarité des voileux se révèle. À l’heure dite, Draumen vient s’amarrer à couple, après une manœuvre impeccable de son skipper, à marée haute.

Einar m’aidera à débloquer le génois et m’indiquera plusieurs adresses de chantiers navals près de Bergen. Il m’apprendra que le skipper du bateau de pêche est connu dans la région pour être sénile. Lorsqu’il repart, ma gratitude est grande. Tusen ganger takk!

Si le martyr (en teck/bronze), à permis de limiter les dégâts sur le bordé,l’enrouleur, âgé de 20 ans, est irrécupérable…

Deux semaines plus tard, Pandorak est à Hagavik, à 30km au sud de Bergen, sous le hangar du petit chantier AB Service.

60 kilomètres me séparent d’un gréeur capable de confectionner un nouveau hauban, qui passe de 6 à 7 mm…

J’installe le nouvel enrouleur Profurl, plus costaud que mon vieil Harken dont les roulements usés coinçaient systématiquement dans le gros temps.

Après d’interminables problèmes de douane (la Norvège n’est pas membre de l’UE), le balcon avant et la cadène d’étai arrivent enfin de Hallberg Rassy, en Suède. Le liston en teck est également refait.

Le nouveau martyr en teck

3 mois après l’accident, la page est enfin tournée. L’étrave est plus solide que jamais et la réparation, effectuée dans les règles de l’art, est invisible. Cadène, balcon, hauban et enrouleur sont neufs. Un poids tombe enfin de ma poitrine. J’ai désormais tout le temps de méditer les leçons de cet abordage inexcusable. Si l’assurance (souscrite au dernier moment, et pour la première fois !) a couvert 80% de la douloureuse, j’ai quand même l’impression d’être passé à deux doigts de la correctionnelle.

L’inefficacité de mes gestes dans les minutes qui ont suivi l’abordage est une révélation. Si, au final, j’ai fait ce qu’il fallait faire, ce fut au prix d’hésitations et de gestes imprécis voire complètement inutiles. Un exemple : je n’ai pas pu entendre la réponse du pêcheur par VHF avant de constater au bout de 30 secondes que le bouton du volume était à zéro ! Avec le facteur « cervelle paralysée », colmater une voie d’eau ou devoir abandonner le bateau apparaît brusquement sous une lumière cruellement différente…

Précieuse collision. forcément inestimable pour la suite.

Au moment de l’abordage, Hanna, le bateau de pêche, pesait 15 tonnes et filait ses 8 nœuds… Le Monsun 31 vient de m’apporter la preuve définitive de la robustesse de sa construction.

Le lendemain soir de mon arrivée sur l’île de Bildøy ( 20 km à l’ouest de Bergen), Pandorak est mis à terre à la marina de Bildøy, la seule de la région qui a encore de la place (nous sommes déjà fin novembre).

J’hiverne le moteur. J’en profite pour démonter l’arbre d’hélice et changer le joint Volvo, dont les lèvres ont complètement fondu et qui fuyait méchamment.

… et pour remplacer l’anode de l’arbre, étrangement attaquée au bout d’une seule saison ?

La nuit, le thermomètre du bord affiche 6 degrés. Le moment tout trouvé pour attaquer enfin l’installation du chauffage au gasoil (Wallas) que je transportais depuis la Hollande mais que je n’avais pas eu le temps d’installer.

L’appareil, installé dans l’ancienne penderie, se révèle assez volumineux et le travail dans ce local exigu est laborieux. En outre, il me faut à nouveau démonter et vider le réservoir de diesel, que je perce pour installer un plongeur : le chauffage sera ainsi alimenté directement depuis le réservoir moteur.

L’installation s’achève le jour où le thermomètre flirte avec les 2 degrés. Après un interminable amorçage du système, une douce chaleur envahit enfin le carré ! La vie à bord sera désormais bien moins dure !

Tous les vêtements et la literie sont mis dans des sacs sous vide et j’installe des sachets de sel dans tous les recoins de Pando. Tous les équipets sont ouverts et les matelas posés sur la tranche. J’ai refusé le chauffage électrique proposé par le capitaine de la marina (une pratique habituelle des bateaux du coin, mais l’idée de chauffer un bateau inoccupé tout l’hiver me semble une folie).

Je soigne cet hivernage comme aucun autre. Les hivers norvégiens sont rudes et je n’ai aucune envie d’une mauvaise surprise au printemps prochain… Bonne nuit Pando !

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