Dialogue avec une bicyclette

Le chantier a donc commencé. Comme l’hiver approche, je mets les bouchées doubles. Je sais trop ce que signifie travailler sur un bateau acier en hiver (Pandora), alors je profite des derniers rayons de soleil pour faire le maximum sur le pont. Le mois de septembre s’achève, le mercure descend inexorablement ; j’ai encore 2 degrés de marge avant que l’époxy refuse de durcir : après, ce sera trop tard.

Symboliquement, je me suis fixé janvier 2008 comme date de fin du chantier. Cette prévision n’étant basée sur aucune considération objective sérieuse. Juste histoire de me mettre la pression.

Tous les matins, à 8h15 précise, j’enfourche donc mon vélo, cap sur le Nieuwe Meer. Ellen file à gauche, vers le boulot, je bifurque à droite en direction du port. Ce matin, alors que j’écrase les pédales, planifiant le programme des travaux de la journée, une pensée fugace me traverse. Je réalise que depuis 12 ans, au prix d’un entretien minimaliste, ma fidèle monture m’a fait voyager sans broncher. Son cadre, que j’avais embaumé d’une tresse à guidon autant pour l’enlaidir volontairement que pour le protéger, continue encore aujourd’hui à remplir son rôle : il n’a pas figuré au palmarès des vélos de l’immeuble récemment volés, alors que ses deux pauvres roulements coniques étanches coûtent déjà plus cher que les VTT flambants neufs disparus.

Fabike

Le message de mon vélo est clair : simplicité (il n’a ni freins à disques, ni transmission poignées, ni fourche oléopneumatique irréparable, ni cadre alu impossible à ressouder en Chine…) + sobriété (aspect moche) = tranquillité.

Pourquoi un bateau ne pourrait-il procurer la même liberté qu’une bicyclette ? Car il s’agit bien de cela. Malgré les joies que m’ont offertes Pandora et Unimak, j’ai du mal à parler de Liberté. Voyage, découverte, oui. Liberté, non. La seule à laquelle j’ai gouté pendant un an fut de boucler tous les matins 4 sacoches et de glisser mes pieds dans des cale-pieds.

Pourquoi tout est plus compliqué en voilier ? Certains répondront qu’avec un tube d’aluminium de 13m tenu en équilibre sur une surface instable, un moteur inboard de 150 kg, une quille rétractable, un enrouleur, un guindeau et autres « appendices » sources de pannes potentielles, la « technicité » d’un voilier est plus grande que celle d’un vélo. Sans doute. Sauf que les voiliers existent depuis bien plus longtemps que les vélos. Et donc que leurs problèmes techniques ont forcément eu le temps d’être résolus (la technologie d’un winch est bien plus fiable qu’un dérailleur) Alors comment expliquer qu’il ne se passe pas une journée de la vie d’un propriétaire de bateau sans que sa main n’aille fouiner du côté de la caisse à outils ?

Parce que, les techniques évoluant, les besoins évoluent aussi. Et que ces nouveaux besoins créent les nouvelles pannes. Les nouvelles frustrations. Les nouvelles prises de tête.

L’erreur qui fut la mienne pendant des années, et qui reste la plus répandue chez les globe-flotteurs, fut de vouloir transformer un moyen de transport en maison. De chercher à retrouver à bord ce qu’on a laissé dans son habitation terrestre. De sacrifier la simplicité, unique source de liberté psychique et financière, sur l’autel du confort. Et de transformer un outil de propulsion fondamentalement simple (un voilier) en usine à gaz (un « voilier de voyage »). Cette démarche vicieuse commence par le fameux « mètre de trop » et finit par l’installation d’un groupe électrogène pour faire marcher le congélateur.

Évidemment, il est toujours possible de caser une douche, un four, un congélo ou une machine à laver dans un bateau. Passons même sur les problèmes énergétiques que cela pose (« machine à laver » impose « eau » qui impose « dessalinisateur » qui impose « groupe électrogène + gros parc batteries » tout cela entrainant pollution, argent, maintenance technique… pour gagner quoi ? S’épargner le contact d’un slip sale avec un cube de savon…

Mais plus que des problèmes matériels crées par ces besoins hérités des exigences terrestres (après tout, on serait tenté de croire que tout ne revient finalement qu’à une simple question d’argent) c’est d’une conséquence plus perfide dont je veux parler. Ce bateau idéal, suréquipé, fantasme de tous les voileux, (pour moi ce fut Unimak) par la valeur intrinsèque et la technicité qu’il représente, devient plus qu’un simple outil pour découvrir le monde. Il devient un bien. Un bien de valeur. La tente s’est transformée en maison. Flottante, certes. Mais maison qu’il devient alors difficile de quitter. Maison dévoreuse de temps en entretien. Et l’aventure dans tout ça, le voyage ? Il attendra. « On va pas là, y a pas de port, pas d’infos, c’est trop dangereux, l’assurance ne couvre pas. »

Voilà ce dont je ne veux plus. Etre à la barre… d’une maison.

Une fois ces beaux principes énoncés, le plus dur reste à faire. Le vrai combat personnel. L’enjeu bouddhique : le détachement vis-à-vis d’un objet que l’on vénère. D’un objet qui nous ouvre tous les horizons et dans lequel on a engouffré toutes ses économies et ses espérances. Un objet qui nous réveille la nuit.

Car quoi, ce pont dégueu qu’il serait « tellement simple » de laver, poncer, enduire et recouvrir de 2 belles couches de laque polyuréthane blanche bi-composante, devrait donc rester tel qu’il est, à savoir moche, sous prétexte de Liberté ?

pont_crade

C’est le moment de respirer un grand coup et de se répéter 3 fois par jour l’axiome de la méthode Coué du sage des mers « LE MIEUX EST L’ENNEMI DU BIEN ». Car oui, petit disciple (c’est toujours mon vélo qui parle), un pont fraichement repeint pose un problème de taille : le souci de devoir le maintenir dans cet état de blancheur immaculée. Interdiction de faire tomber une manivelle de winch sur le pont. Bonjour l’ambiance à bord…

 

En un mot, Pandorak n’aura pas :

 

-un dessalinisateur (trop technique)

-un groupe électrogène (pollution)

-une douche (inutile)

-une éolienne (bruyant, nécessite mâtereau)

-un alternateur d’arbre (trop complexe à installer, mieux vaut renoncer au frigo)

-un portique (poids dans les hauts, fardage)

-une centrale (trop chère)

-congélo/four/machine à laver/micro-onde (???)

-un guindeau électrique (l’huile de coude suffit)

-un lazy bag (housse suffit)

-régulateur d’allure (encombrant, trop cher)

 

Mais il aura :

-2 pilotes

-un récepteur AIS

-une balise de détresse

-une pompe manuelle à eau de mer

-un GPS traceur de cartes

-un chargeur d’alternateur à batteries

A moi, donc, d’ouvrir les yeux. De peser le pour et le contre de chaque objet, de chaque instrument qui rentrera à bord. L’utilité fondamentale de tout appareil sera minutieusement pesée, ainsi que sa simplicité de réparation, en gardant toujours à l’esprit que la facture finale se doit de rester la plus basse possible. Histoire, aussi, de prouver que tout candidat au grand voyage est toujours libre d’échanger sa voiture pour un voilier… s’il le veut vraiment.

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