La quête

Après 3 mois de recherches frénétiques, d’expertises infructueuses et d’achats avortés, j’erre dans les ports, épuisé, vidé, écrasé sous des choix techniques inextricables pour mon budget. En train, à vélo, j’ai sillonné tous les grands ports de Hollande, de la Zélande à la Frise. Un vague sentiment de dégoût commence même à poindre, face à tous ces modèles de baignoires en plastique plus ou moins tarabiscotées, plus ou moins semblables, dont je m’épuise à chercher celle qui sera mon futur voilier. Dans le port de Hoorn, phénomène nouveau, je détourne même la tête. J’en ai trop vu.

Je ne me sens plus capable d’un achat impulsif. La quarantaine, qui se rapproche, doit être passée par là. L’expérience aussi…
Plus la force de faire le choix héroïque de l’acier. La vie est trop courte…
Pas l’argent pour l’aluminium.
Il ne me reste donc que le plastique, un choix que j’ai toujours farouchement décliné.

La raison de ce refus est simple : aucun des bateaux polyesters de série ne me semblent conçus pour sortir des sentiers battus. Encaisser un échouage involontaire ou un talonnage du safran sans broncher. Les considérations de la production actuelle me semblent à mille lieues de la réalité d’un bateau de voyage : obsession de la vitesse (carènes légères planantes) au détriment du confort en mer, ou celle de l’habitabilité maximale (caravanes flottantes). Rien ne m’inspire. Je viens du métal.

Assis sur un ponton du Grashaven de Hoorn, je scrute la centaine de mats qui se balancent doucement, et je sens une idée monter.

A la base, l’équation est pourtant simple.

Me faire avancer et me protéger.

Pour prendre la mer, il me faut un outil capable de transformer le vent en énergie de voyage. Capable aussi de nous abriter quand ça bastonne ou de pardonner une erreur de pilotage. Où l’on doit pouvoir également manger, et dormir. Et demandant surtout le moins d’entretien possible.

Me faire avancer et me protéger. C’est tout ? Oui, c’est tout. Résister à tout le reste. A commencer par le mètre en plus, sous prétexte que la famille s’est agrandie. Et à la vitesse, luxe finalement inutile, qui se paye au prix fort, presque toujours en allégeant sur ce qu’il ne faudrait pas alléger…

Et chercher du côté des vieux coffres-forts aux lignes trop sages. Des premiers bateaux en plastique, à l’époque où on ne savait pas construire fin ni léger…  L’époque bénie où les safrans n’étaient pas suspendus dans le vide ni les quilles maintenues par 4 boulons… où un bateau pouvait encore s’échouer, sans couler immédiatement. Où l’éclat du soleil ne perçait pas sous les vaigrages…

J’oubliais : pas un vieux machin à retaper pendant des années. Après une péniche et 2 voiliers, j’ai plus l’énergie pour ces conneries. Donc un vrai bateau de chantier, pas une construction amateur.

Ça ressemble à une coque désuète, à la silhouette trop classique. Un de ces vieux bateaux à la solidité d’un autre temps, qui croupissent dans chaque port mais que je ne vois pas, aveuglé par des considérations d’un autre ordre. D’un ordre de mon époque. Et qui m’apparaissent brusquement comme complètement obsolètes.

L’idée toute conne se fraie alors un chemin…

Mon pote, si tu veux le beurre (un bateau pas cher), l’argent du beurre (solide et fiable) et le cul de la crémière (sans maintenance infinie ni rénovation fastidieuse) il te faudra d’abord dire adieu aux exigences de performance, de confort et de vitesse que tu considérais hier comme indispensables… et chercher du côté des vieilles quilles longues, au gréement simple : mat court, solidement gréé en tête.

En d’autres termes, il sera… vieux, étroit, bas de plafond, sombre et inapte au moteur. La bonne nouvelle ? Y en a dans tous les ports. Ils sont invendables. A cause d’un intérieur jugé vieillot, ou d’un âge trop avancé. Mais dont la stabilité de route est inégalée, le passage en mer doux, la quille indestructible, l’hélice protégée, les membrures généreuses, et dont le safran ne risque pas de se faire la malle au premier choc contre un tronc d’arbre flottant…

C’est la révélation. Après 3 mois de recherches tout azimut, je comprends enfin ce que je cherche : du simple et du solide pour rester libre. Car si la mer m’attire comme un aimant, le bateau, par le travail et l’argent qu’il engloutit, m’épuise d’avance. Pour quelques moments de bonheur volés sur l’eau, ce gros objet capricieux nous dicte sa loi implacable le restant de l’année. Nous immobilise dans des ports sans âme pour le réparer, le modifier, l’entretenir. Pire : nous oblige à travailler pour lui. Le tout, évidemment, sous couvert de liberté…

Et pourtant il m’en faut un. Un de ces vieux outils d’un autre temps, qui doit forcément dormir quelque part, inutilisé.

Retour haletant sur internet. Changement des paramètres de recherche, cette fois sans limitation de la date de construction…

Aucune considération d’ordre esthétique, ni coup de cœur, ni goût personnel, ne dictera mon choix. Seuls des arguments froidement rationnels : économique, solide, simple, demandant peu d’entretien. Ni tirant d’eau variable, ni gréement fractionné, ni carène planante, ni portique, ni roof panoramique ou eau chaude sous pression, etc. etc.

2 semaines plus tard, mon cahier des charges accouche d’un nom : Hallberg Rassy Monsun 31.

HR Monsun 31

Une quille longue qui frôle les 40 ans… pas né pour la marche arrière au moteur…

Entretenu avec amour par son unique proprio et sorti de l’eau chaque hiver, depuis 1977.
Jamais peint. Pas d’osmose.
Ce n’est pas une ruine. Ce n’est pas une merde.

Il ne correspond juste plus aux standards de notre société.

helice

Il s’appellera Pandorak 2.

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