WHITBY

La première nuit à bord est toujours mauvaise. Comment pourrait-il en être autrement ? Au matin, j’envoie valser à l’eau les araignées qui colonisent le pont depuis quelques semaines. Elles ont tissé leurs toiles entre les filières, sur les balcons, partout. Un voilier, avec tous ses apparaux et ses tubes, est un choix de prédilection pour elles. Une a même osé faire son ouvrage sur la barre franche ; mal lui en a pris !

Moteur. Lentement, Pandorak se déhale et quitte son ponton dans le silence du matin. Le ciel est blanc, voile laiteux que le soleil tente parfois de déchirer sans y parvenir vraiment. Reflet exacte de ce qui se joue sous ma calebasse.

Dès la sortie du port, je hisse la GV et déroule le foc. Cap sur Enkhuizen. Pas de musique dans le cockpit pour ce départ. Une petite brise me pousse vers le nord. J’enfile mon gilet, honorant ma promesse personnelle. Hier, j’ai retiré du balcon arrière la bouée fer à cheval, le feu de retournement et la ligne de récupération de l’homme à la mer, devenus inutiles : qui viendra me repêcher ? Le balcon arrière semble bien nu, minimaliste, sans tout le fatras habituel des voiliers de voyage : perche IOR, portique, radar, panneaux solaires, bib et Cie.

Cette petite brise de départ, maintenant un peu trop molle, me convient parfaitement. La situation géographique de Hoorn, séparée de la mer par deux écluses, permet de prendre doucement son rythme avant le grand large. Un jour et demi de navigation me séparent de la dernière bouée du Zuider Stortemelk, le chenal du « trou de mer » (zeegat) entre les îles de Vlieland et de Terschelling, ma porte vers la Mer du Nord.

Moitessier conseillait de passer la veille du départ à l’ancre, à quelques encablures du port, pour laisser le corps s’habituer au changement d’univers. Depuis 1933, date de la disparition de la Mer du Sud (Zuiderzee) via la digue de fermeture, le lac de l’Ijssel joue secrètement le rôle de sas de décompression pour les marins stressés en partance pour la Mer du Nord. Que Lely en soit ici remercié !

Démarrer le moteur, affaler la GV, enrouler le foc, sortir les (8 !) pare-bat, la gaffe, préparer les amarres, contacter l’écluse par VHF : engoncé dans mon ciré, je suis déjà en nage. La première écluse est passée, une unique amarre passée en double au taquet central.

Cinq heures après le départ, le plafond de nuages remonte un peu. Je me relâche enfin. Tranche de melon d’Espagne. Vent arrière, GV débordée à fond sur tribord, Pando oscille entre 4 et 5 nœuds. Je n’en demande pas plus. Évidemment, je pourrais tangonner le foc sur l’autre bord, mais je ne bouge pas… l’important aujourd’hui n’est pas d’aller vite.

18h00. Harlingen, mon escale pour la nuit. J’attends l’ouverture du pont permettant d’accéder au port, situé en plein centre-ville. Au moment où le feu passe au vert, j’enclenche la marche avant. Pando se cabre et bondit en arrière dans un rugissement du moteur. Coup de sang. Nouvelle tentative, nouvel échec. Impossible de passer en marche avant. Le jour du départ. Le cœur dans un étau, je fais un signe d’échec au manutentionnaire du pont qui s’impatiente. Je coupe le moteur. En immobilisant définitivement Pandorak 1 sur le lac Champlain, mon dernier problème d’inverseur s’était très mal fini.

Tremblant, j’ouvre pesamment la trappe d’accès au moteur. J’aperçois immédiatement le câble de commande d’embrayage, entièrement dévissé par les vibrations au niveau de son raccordement à la plaque de l’inverseur. Fausse alerte !

Rencontré en 2010 à New York où il venait d’acheter son voilier sur internet pour une bouchée de pain (un Albin Cumulus aujourd’hui amarré en Hollande, à Lelystadt), Michael me rejoint à Harlingen pour une dernière bière et une portion de kibbeling avant le grand jour. Il n’est pas venu les mains vides et me laisse l’accessoire indispensable du plaisancier allemand : un barbecue portable et son sac de charbon ! Danke Michael !

 

***

21 juillet – Départ de Harlingen

11h40

Je longe la côte est de l’île de Vlieland. Le premier ris du voyage est pris, sous un gros nuage planté au milieu du ciel bleu. La houle apparaît. Ça y est. Le bateau commence à se cabrer comme un cheval. Malgré le vent qui refuse, le jusant me propulse vers le large à plus de 6 nœuds. Il n’y a plus aucun bateau autour de moi. Ce vendredi midi, je suis la seule voile qui pointe vers l’Angleterre. Les dernières images terrestres que j’emporte sont trois chevaux galopant sur la longue plage de sable de Vlieland. A environ 10 miles de la côte, le dernier fichier météo est téléchargé, à l’ultime bâtonnet de réseau. Force 5 à 6 prévue sur Humber. Deux nuits en mer m’attendent. Je suis déjà fatigué.

 15h00

Nous pénétrons le premier rail de séparation de trafic, moteur en marche par sécurité. J’ai laissé passer un peloton de 4 gros cargos. Le « sud-est tournant sud » prévu s’avère finalement être de l’ouest sud-ouest. Je fais cap au 290.

20h00

Salade pois chiche – curry de maquereau au menu, mélange assez inspiré de 2 conserves avalées dans le cockpit. Le sud-est promis est finalement au rendez-vous. Je n’ai toujours pas dormi, malgré de nombreuses tentatives de siestes éclair. Malgré tout, le simple fait de s’allonger fréquemment me semble profitable. Une petite houle commence à se former, dans le lit du vent.

23h00

Le deuxième ris est pris au milieu du deuxième rail, au grand largue. Impossible de remonter au bon plein pour prendre ce ris car mon cap est surveillé quelque part au radar et doit rester perpendiculaire au rail. Evidemment, la voile frotte contre les bas-haubans et refuse de descendre. Je lutte pour faire rentrer ce putain d’anneau dans son croc. Leçon apprise : toujours prendre un ris AVANT de couper un rail !

0h00

J’ai enfin réussi à régler Wilson, qui barre désormais d’une main de maître. Le secret : un bateau bien réglé, barre neutre ! Sentiment magique : non seulement le vent nous fait avancer, mais il tient aussi la barre ! Le tout sans consommer un seul ampère. Et en cas de survente, lui ne risque pas de décrocher, comme son cousin électrique.

Nouveau faux ami démasqué : le « moderate sea » du bulletin de la BBC4 ne signifie pas « mer modérée » comme je l’avais naïvement traduis, mais bien « mer agitée ». Le bateau file à 7 nœuds au vent arrière, avec 2 ris et sans foc. Assis sous la capote, sensation indescriptible de la houle sous mon cul qui soulève la poupe et traverse la quille jusqu’à faire se dresser l’étrave. Mouvements presque organiques, maternels. Harmonie de cette mer, sagement ordonnée dans le lit du vent, sur laquelle galope ce petit bateau, mon petit bateau, barré par le vent.

Malgré la nouvelle lune, la nuit est étonnamment claire. Une fine pellicule de lumière posée sur l’horizon refuse de m’abandonner à cette nuit. Les plateformes pétrolières, hideuses le jour, viennent régulièrement éclairer la nuit comme des galeries marchandes à Noël. Brusquement, un réconfort : l’idée que la nuit s’éclairera chaque jour un peu plus, au fil des miles vers le nord.

La Grande Ourse semble assise sur la tête de mât. En remontant le bord avant de la casserole, j’atterris sur l’étoile Polaire. Si toute l’électronique venait à me lâcher, voici donc mon unique repère. C’est maigre. Un marin 2.0 reste un âne. Un jour, promis, je passerai à la navigation astronomique…

3h

Je sors du troisième et dernier rail. J’ai dû modifier mon cap, sous peine d’entrer dans la partie sud du Dogger Bank, dont la carte indique par endroit des profondeurs de 16 m… que je préfère soigneusement éviter.

Je choisis d’obliquer vers le Skate Hole, dont les fonds atteignent 60 m, et suivre la courbe de niveaux des vallées sous-marines. Ce qui m’oblige à abattre de 20 degrés et abandonner mon grand largue confortable pour du vent arrière rouleur et sans foc.

22 juillet

9h30

J’accuse le coup. Brève nausée liée à la fatigue. C’est ma première tentative de sommeil « polyphasique » limité à des séances de 20 min. Quand l’alarme du minuteur sonne, sortie éclair dans le cockpit : un 360 ° sur l’horizon, un coup d’œil aux voiles, à la girouette et au compas, avant de redescendre m’engouffrer dans mon duvet. Dans l’ensemble, le réveil reste moins douloureux qu’après des cycles complets. Trop crevé pour tangonner dans cette houle. Sous GV seule, notre vitesse est passée à 4 nœuds. Ça me va.

Allongé sur ma couchette, je ne dors pas : j’écoute. Sifflements, chuintements, crépitements. Les tôles en acier de Pando 1 ne m’avaient pas préparé à cette explosion sonore, ces milliards de bulles de champagnes que capte la coque en polyester. Les yeux fermés dans mon aquarium, le front collé au bordé, je visualise intérieurement le glissement de l’eau froide, de l’autre côté, à 1 cm de ma joue. Dormir ?

12h30

Skate Hole. Le vent a enfin refusé, je retrouve le petit largue, beaucoup plus agréable. La mer est moins agitée, Pandorak galope maintenant à bride abattue. Magique.

17h00

Toujours aucune envie de bouffer ni de cuisiner. Ruud n’étant plus là pour nous mijoter ses petits plats, je retrouve ma flemme habituelle : en mer, j’attends la terre pour manger réellement.

22h00

L’oreille ne s’arrête jamais de travailler. J’ai lu quelque part que le sens le plus sollicité chez un marin était l’ouïe. Faseillements de la chute des voiles, grincements du frein de bôme, drisses qui claquent contre le mât, vérin du pilote en action, choc des vagues contre le bordé, grincements du vit-de-mulet qui encaisse, vaisselle qui se déplace dans les équipets… Au cœur de ce concert de sons hétéroclites, l’oreille cherche en permanence à déceler LE bruit insolite, celui qui n’a pas sa place dans le vacarme autorisé, trahissant le problème ou la casse imminente. L’oreille analyse tout, sans relâche. Elle redouble même d’ardeur quand le corps est au repos, c’est-à-dire au chaud dans le duvet… Dormir ?

23 juillet

07h00

  1. Ahoy ! Les falaises vertes du North Yorkshire apparaissent enfin, coupées à la serpe. Le vent est tombé, m’obligeant à finir au moteur. La pensée du fish&chips que je vais m’enfiler balaye cette déception. Musique à fond dans le cockpit, enfin. L’Union Jack est hissé. À l’intérieur, je m’affaire pour ranger le souk. J’aperçois au loin les ruines de l’abbaye de Whitby. Ma première nav en Angleterre, single-handed ! Envie de courir, de sillonner les ruelles et la campagne, de boire, de manger, de parler.

10h00

A l’ancre devant la longue rangée de cabanons colorés de la plage de Whitby, j’attends la marée haute pour entrer dans le port. Je dois me fier aux sondes des cartes, car mon sondeur n’a pas daigné donner signe de vie depuis le départ… Le REEDS, la bible du marin anglais, précise que le pont s’ouvre, après appel VHF, 2 heures avant la pleine mer. J’ai reculé ma montre d’une heure. En feuilletant le REEDS, une image me fait sursauter :

UT-1 en France et en Hollande ? J’étais pourtant certain du contraire… L’esprit embué, je m’empresse de corriger mon erreur et règle à nouveau l’heure de ma montre.

À l’heure dite, je pénètre le grand môle arqué de Whitby.

Le marnage doit être très important, car les parois me semblent bien hautes pour HW-2… Un bateau de charter passe sur mon bâbord et me salue. Je m’écarte légèrement sur la droite du chenal. Pando tape et pile net. Panique. Marche arrière à fond. Il refuse de bouger. Planté ! Le bateau de charter l’a vu et revient vers moi. Je donne des coups de safran dans tous les sens pour le faire pivoter. Au moment où le capitaine me tend une grosse amarre, Pando se dégage enfin. La scène a dû durer 3 bonnes minutes. Je ne comprends toujours pas ce qui s’est passé. Il devrait y avoir largement assez d’eau dans le chenal. Le capitaine du charter m’indique de le suivre, se faufilant dans le chenal. Je le suis lentement, le cœur battant. Je connais mon tirant d’eau, mais pas le sien…

Une heure plus tard, la réponse tombe, évidente, assassine. L’heure. L’image du REEDS était complètement fausse, évidemment. Quel con.

Un plaisancier américain m’avait un jour dit :

There are three types of sailors : those who have run aground, those who will run aground, and liars”.

Je ne pensais pas devoir me féliciter si vite d’avoir choisi une quille longue, intégrée à la structure même de la coque, et pas une pièce fixée par 3 boulons… passer de 5 nœuds à 0 sur un voilier moderne peut faire très mal.

Le chenal d’entrée de Whisby à marée basse

Le port à marée haute. En haut, les ruines de l’abbaye de Whitby, un monastère datant de 657

L’estran, odorant et moelleux

Vue depuis les 199 marches qui mènent à l’abbaye

Le « Crabbing » de Whitby : chaque jour, le port est encombré d’amateurs de tous âges et de tous milieux sociaux : un sceau, un petit filet contenant un morceau de bacon (!) et les crabes se pêchent chaque jour par centaines.

2 Comments

  1. Richard
    18/08/2017
    Reply

    Bonjour Fabrice,

    Je suis un ancien camarade de classe (primaire et collège à Villepinte). J’ai suivi discrètement tes périples sur le net. Franchement t’as une belle vie ! Je te souhaite de plus belles aventures.

    • 19/10/2017
      Reply

      Salut Richard,

      Désolé de ma réponse tardive, je check rarement mon blog! Je me rappelle très bien de toi. Si ma mémoire est bonne tu habitais juste derrière l’école Paul Langevin, près de l’avenue PV Couturier ? En tout cas merci pour ton message, ça fait toujours plaisir de retrouver des anciens de Villepinte ! Qu’est-ce que tu deviens ?

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