Føroyar’s dream

Pendant 4 jours, je récupère enfin de la fatigue des dernières semaines de préparation. Ballades, spectacle quotidien des marées, fish & chips, footings le long de la plage, tentatives de lecture qui se transforment vite en longues siestes …

La météo des jours à venir est bonne, pas plus de 5 Beaufort prévu. Vent d’ouest : j’aborde donc cette nouvelle étape sereinement. C’était sans compter sur la rencontre de trois Hollandais achevant plusieurs semaines de navigation dans le coin. L’annonce de mon itinéraire est accueilli par un silence un peu trop respectueux à mon goût. Pour le coup, ma belle sérénité s’envole. Je leur annonce quand même pas le Cap Horn! Est-ce moi qui suis trop téméraire… ou eux trop timorés, à bord de leur 45 pieds acier suréquipé ?

Finalement, que craindre en mer avec une météo correcte ? Évidemment, le matériel peut toujours trahir, mais il me semble qu’il est possible de limiter grandement la casse, par une réelle discipline et une surveillance régulière. Alors… ne reste que l’éventualité d’un pépin physique, quand c’est le corps qui casse, loin de tout. Je ne parle pas de l’homme à la mer, toujours fatal en solitaire (même par pétole et ciel bleu : j’ai récemment réalisé que, habillé, je ne nageais qu’à 2 nœuds…). La mer nous rappelle à une réalité plus « africaine » : celle d’un monde où l’hôpital le plus proche n’est pas à 27 min de route, ni le SAMU à 3 touches d’Iphone.

Sérénité nouvelle. Fragile, mais que je sens quand même poindre. 3 jours d’inconnu m’attendent, en solo. Pourtant, cette idée ne m’empêche plus de dormir. Les amarres ne se larguent réellement qu’une fois. Excitation fugace à l’idée de déplacer à nouveau ma pomme et ma cabane, cap sur l’Écosse.

«Wilders… Rutte… » des bribes me parviennent du bateau néerlandais, amarré en face. Naviguer si loin pour débattre de politique intérieur dans le cockpit… le voyage existe-t-il seulement ? Il me semble que seule la solitude, quand elle est pleinement acceptée, peut nous faire basculer dans quelque chose de différent, comme une vie dans la vie, insoupçonnée. Les détails les plus insignifiants se gravent, inoubliables. Acheter du pain devient une aventure. C’est le royaume de l’intensité permanente. Bien sûr, l’émotion ressentie peut vite devenir trop lourde à porter si elle ne peut être communiquée, même grossièrement, aux êtres qui comptent. C’est là que la technologie – maîtrisée – peut s’avérer précieuse, en nous permettant d’aller un peu plus loin.

27 juillet – 06h00

Les pavillons multicolores de la plage de Whitby s’éloignent. Je reviendrais !

20h00.

Première horde de dauphins, bientôt suivie par le vol clownesque d’un petit macareux moine (puffin). Émotion de voir mon premier perroquet des mers, l’oiseau du Grand Nord par excellence, emblème des Féroé. Comme une muette exhortation à le suivre…

Les premiers jours, la vraie difficulté du solitaire est de réussir à se relâcher, pour dormir. S’abandonner. Il ne s’agit évidemment pas de s’en remettre à Dieu, qui a autre chose à foutre que de contrôler à ta place le sertissage de tes haubans. Mais, une fois le tour du pont effectué, le bateau bien réglé, il faut accepter – une fois pour toute – les mouvements et les sons. Et fermer les yeux.

Saisir chaque opportunité de s’allonger, même sans dormir. La fatigue entraîne la peur, qui rend bête. L’esprit clair, tu peux résoudre tous les problèmes. L’arme secrète reste le repos forcé.

28 juillet – 09h00

Toute la nuit, je me suis astreint à des sommes de 20 min. Puis vers 7h00, devant le peu de bateaux croisés, j’ai dormi 2 h d’un coup. Réveillé par le sifflement de la canne à pêche : un gros poisson a emporté mon leurre, nylon cisaillé net car je n’avais pas mis de bas de ligne en inox.

Je me console avec ma soupe préférée, une tuerie avec 3 gros oignons bien caramélisés

La côte s’incurve nettement à l’ouest et disparaît. C’est l’entrée du Moray Firth, qui mène au canal de Calédonie et au Loch Ness, raccourci pratique vers la côte ouest. Mais mon cap reste plein nord, au 002° exactement, en laissant soigneusement sur bâbord Pentland Firth, coin le plus dangereux du Royaume-Uni, et ses 12 nœuds de courant par marée de vives-eaux. J’entame La Confusion des sentiments de Stefan Zweig, en audiobook.

23h00

Peterhead. Le courant contraire est féroce, je me traîne à 2 nœuds malgré le vent portant. Il aurait fallu arrondir plus le cap, mais j’ai besoin de prendre la météo, ce qui m’oblige à passer à 6 NM des côtes.

29 juillet, 11h00

En cherchant un nouveau leurre de pêche, je suis tombé sur un livre planqué dans l’équipet de la cabine avant, beau cadeau dédicacé par Richard, à lire en nav : La Nuit de Feu (Eric-Emmanuel Schmitt).

Orcades en vue. J’aperçois les falaises de l’île de Copinsay.

30 juillet, 15h.

Port de Kirkwall

Le voyage commence ici. 10 jours après mon départ de Hoorn. Aujourd’hui même. Une évidence difficile à expliquer. La lumière peut-être. Tout est très sobre, très simple. Un ciel immense, une île plate et balayée par les vents, trois rues. Le premier pied à terre est déconcertant, moins grandiose que ce que la sonorité de l’archipel ne laissait imaginer. Mais après quelques foulées dans les ruelles, le long de la mer, le caractère du lieu se détache. L’eau du port est verte, cristalline. Le regard porte loin. À moins que cela ne soit simplement dû au fait que les Orcades dessinent dans ma tête la frontière invisible entre 2 univers : la mer du Nord, maintenant au sud, et la mer de Norvège, au nord, sauvage, libérée des côtes britanniques et dont la houle doit naître quelque part aux parages de New York… Les fonds, de 40 m en moyenne en mer du Nord, atteindront bientôt 4 km. Avec un fetch de 4000 km, la respiration de la mer s’apprête à changer radicalement. L’imaginaire s’empare du reste : la porte d’entrée vers le Grand Nord…

La vraie raison est sans doute beaucoup plus simple : je pars dans 2 heures. Arrivé hier après-midi, je me suis décidé ce matin, en quelques secondes. Je laisse Orcades et Shetlands pour une prochaine fois. Ma route est dictée par le nombre de barbules qui s’affichent sur le fichier grib de mon smartphone. Une fenêtre météo en or, impossible à laisser passer : 48h de navigation au travers, force 4 à 5, au lieu des 6 à 7 habituels du coin. Mon objectif se situe par 62 degrés de latitude nord, soit 10 degrés au-dessus de Hoorn.

Allongé dans le cockpit, visage au soleil, je tente de gratter quelques miettes d’énergie avant le départ, en attendant l’étale.

J’ai souhaité bon vent à Ejvind et Hervé, deux chaleureux Brestois sur un Muscadet, avec lesquels j’ai aligné les Guinness la veille au Skippers Bar, un pub très animé le samedi soir…

St Magnus Cathedral, Kirkwall

Ma route est établie : d’abord 55 NM plein nord, avant de virer au nord-ouest, pour éviter d’avoir à finir au près. Parfum de grand départ en attendant le jusant de 17h. Le ciel est bleu, ça aide toujours. Dernier plein d’eau et de fruits au Tesco. Dernier fish & ships. En scrutant le ciel, le harbourmaster me confie « it’s a good day to be alive« …

17h20. Départ de Kirkwall

La grand-voile est hissée dès la sortie du port. Pando glisse entre les îles de Rousay et Westray. D’abord 20 NM d’une navigation quasi lacustre, à l’abri total des îles, avant le grand large.

Vent d’Est. Nous naviguerons tribord amure pendant 2 jours, j’ai donc déménagé mon duvet sur la couchette bâbord, petit luxe de la navigation en solo.

Le bateau est impeccable, le pont nickel. Les bosses de ris bien lovées, les voiles réglées. En mer, le plaisir se gagne lentement, au fil des miles, lorsque la confiance dans le bonhomme et la barque commence enfin à poindre. Il est directement lié à la confiance du skipper dans sa propre capacité à faire face à toutes les situations. C’est une longue route. J’ai encore tout à apprendre.

22h30

Assis à l’étrave pour la première fois, sous une demi-lune. Pantalon de ski, bouillotte dans la poche kangourou du ciré, Mark Knopfler dans les oreilles. Cubi de Merlot et tranche de melon sur le pont. L’extase n’est pas loin.

Le phare de Noup Head, à la pointe ouest de l’île de Westray, disparaît. L’horizon se déploie, bientôt vierge de toute terre, sur 360 degrés. Chose étrange : ce désert bleu, mon lot quotidien depuis Vlieland, me frappe enfin. Je ne l’avais jamais ressenti : le corps comme la tête devaient pertinemment savoir que l’abri n’était pas loin.

Mon premier rayon vert (pomme, pour être précis) au coucher du soleil. Absence totale d’autres bateaux. Brusque réminiscence de ma transat de 2009. Rien ni personne devant comme derrière. Sentiment de nudité absolue.

Coup d’œil au compas, puis aux voiles. Pas de doute ni de demi-tour possible : Pandorak cingle vers les Féroé.

22 Comments

  1. Brugeron
    05/10/2017
    Reply

    Magnifique les images aériennes ! Quel drone utilisez-vous ? Un beau blog, que j’ai découvert sur le site de Windpilot… Le mien s’appelle Stakanovi

    • 19/10/2017
      Reply

      Bonjour et merci!

      Beau nom Stakanovi pour un Windpilot 😉

      Le drone utilisé est un Phantom 4

      Fabrice

  2. Jacques HERVE
    19/10/2017
    Reply

    Nous n’étions pas loin cet été, j’ai rencontré également Hervé et Ejvind, Ce dernier nous a accompagné lors du passage par le canal caledonien.
    moi aussi je resiste au metre du plus (attalia32)
    La vidéo est magnifique et il y a de bonnes reflexions dans ces articles
    Je passe le lien à mon équipage
    vivement la suite
    Jacques

    • 20/10/2017
      Reply

      Bonjour Jacques et merci pour ton message.
      Ejvind est rentré début octobre en Bretagne et m’a écrit que la traversée du Canal St Georges avait été sportive…
      Où as-tu navigué cet été ?
      Fabrice

      • Jacques HERVE
        20/10/2017
        Reply

        bjr Fabrice,
        Effectivement Ejvind est passé à la maison la semaine derniere, le retour à été sportif vent de sw pendant presque 3 semaines en mer d’Irlande.
        L’été dernier je suis parti de Concarneau et j’ai fait le tour de l’Ecosse par le nord des Orcades et retour par le canal Caledonien en deux mois avec plusieurs changement d’equipage, c’etait super.
        tu me donnes envie de monter plus haut 😉

  3. François
    19/10/2017
    Reply

    Bravo pour cette vidéo, c’est 100 % de rêve.

  4. Lionel Mondon
    14/11/2017
    Reply

    Bonjour,
    Votre vidéo sur les îles Féroé est vraiment de toute beauté et donne vraiment envie de visiter les régions froides du nord de l’Europe. J’envisage d’acquérir un drone pour prendre des photos et des vidéos et j’ai bien noté que vous utilisiez un Phantom 4.
    Pourriez-vous m’indiquer comment vous rapatriez le drone à bord ? Il existe maintenant un drone amphibie (le Splash de SwellPro) qui est malheureusement un peu cher. Pensez-vous judicieux d’investir dans ce type de matériel ou un phantom 4 (moins cher de 500€) vous semble-t-il ne pas poser de problèmes particulier avec l’eau ?
    Je vous remercie de votre éclairage…
    Cordialement,
    Lionel

    • 01/12/2017
      Reply

      Bonjour Lionel,
      Je vais être honnête : faire attérir un Phantom 4 en solo depuis un voilier en navigation est une folie. Le mieux est d’être à deux et de mettre à la cape… je ne connais pas le Splash de SwellPro mais un drone étanche me semble une très bonne idée. Le P4 n’apprécie absolument pas l’eau (et ne flotte pas ;-). reste à voir la facilité de repêcher le drone si votre franc-bord est important. L’avantage du P4 est la présence d’un train d’attérissage costaud qui permet les décollages et attérissages à la main, ce qui ne semble pas être le cas du Splash.
      Bonne chance !
      Fabrice

      • Lionel Mondon
        01/12/2017
        Reply

        Bonjour Fabrice,
        Merci beaucoup pour ce retour ! Je pense opter pour un Phantom 4 Advanced car la qualité photo/video est vraiment supérieure à celle du Splash qui a en revanche l’avantage d’être beaucoup plus rustique (et qui a également un train d’atterissage). Je m’entrainerai intensivement au lancement/récuperation du drone à la main avant de tenter l’opération depuis le bateau. Je retiens le principe de se mettre à la cape avant de tenter une récupération.

        Continuez à nous faire rêver !
        Lionel

  5. stephane
    01/12/2017
    Reply

    Bonjour,
    Belles images qui nous transportent dans le rêve, la réalité nous confirme dans notre décision de continuer notre remontée vers le nord de l’Europe.
    Merci beaucoup

    Voilier Elisa

    • 01/12/2017
      Reply

      Merci stéphane. Très bonne décision! Le plus beau est bien au Nord… où naviguez-vous ?

  6. stephane
    01/12/2017
    Reply

    En l’absence de grandes vacances, nous avançons pas à pas, le bateau est en Andalousie pour l’hivers, nous sortons de Mediterranée, prochaine étape les açores et retour Bretagne puis le nord, enfin !.
    Les Iles Feroe sont trés attirantes

    • 02/12/2017
      Reply

      Un blog ? Bon vent pour cette longue route !

  7. Lutens Brigitte
    01/12/2017
    Reply

    Bonsoir Fabrice,

    C’est avec un énorme plaisir que je découvre votre blog et cette superbe vidéo qui me fait rêver.. Merci à vous de nous faire partager cela!
    Je fais partie du comité de Navistop, situé à Bruxelles, et j’aimerais savoir si vous seriez éventuellement dispo pour venir nous parler de votre voyage..
    Merci d’avance pour votre réponse
    Amicalement,

    Brigitte.

    • 02/12/2017
      Reply

      Bonjour Brigitte,

      Merci pour ton message. Malheureusement je manque atuellement de temps pour descendre sur Bruxelles (boulot + travaux d’isolation de Pandorak…)
      En tout cas merci pour ton invitation !
      Amicalement,
      Fabrice

  8. Paul Ballew
    05/12/2017
    Reply

    Beautiful,
    How did you keep the horizon so steady in your video. Was it a gimbal for your camera or was it done in the editing, Looking forward to more.
    Best,Paul

    • 05/12/2017
      Reply

      Thanks Paul,

      I used a small gimbal (zhiyun crane).
      Fair winds !

  9. Yvon
    11/12/2017
    Reply

    Bonjour, j’ai tout récemment découvert votre site. Félicitations pour le partage et grand bravo pour la vidéo sur une très bonne musique de Miossec. Cà donne vraiment envie.
    Pandorak est où en NL ?
    n@vicalement
    Yvon

    • 11/12/2017
      Reply

      Bonjour Yvon et merci pour ton message. Pandorak est actuellement sous sa tente d’hiver, à Hoorn, recouvert d’une belle couche de neige fraiche 🙂
      Fabrice

  10. Yvon
    11/12/2017
    Reply

    Super coin. Très bon resto dans la tour sur le port, du moins lorsque nous y sommes y allés voilà quelques années. Quels sont tes projets de navs avec Pandorak ? Bonnes fêtes de fin d’années.

    • 11/12/2017
      Reply

      Merci Yvon,
      Effectivement, le resto de Hoofdtoren a la meilleure vue sur le port 😉
      Je réfléchis actuellement à une longue boucle sur 5-6 saisons vers le Cap Nord, la mer de Barents, la mer Blanche, les grands lacs russes et retour par la Baltique.
      Je n’en suis qu’à la collecte d’infos et de plans (pas chers) pour laisser le bateau en route. Et à l’isolation de la coque…
      Bonnes fêtes à toi
      Fabrice

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *