Le grand saut

bombard« J’ai peur. Ton bateau, c’est un jouet. Une boîte de conserve sur l’océan. Je peux pas. Pendant ces 9 jours, on était tout seul, s’il était arrivé quoi que ce soit, personne ne serait venu nous sauver. Ton radeau de survie est un jouet. Tu n’as ni radar, ni balise EPIRB. Ton lecteur de cartes est mort. C’est de la folie. Regarde autour de toi ! Pandorak est le plus petit! »

Nous sommes le 17 mars, en rade de Mindelo, sur l’île de São Vincente au Cap-vert. Après Richard, c’est au tour de Tudor de renoncer.

Tout a commencé au 4ème jour de mer, au 22ème parallèle. Putain de parallèle.

Cela faisait 4 jours que nous étions partis de Las Palmas (Gran Canaria), pour cette fameuse traversée de l’Atlantique. Pour moi, c’était une revanche sur un mauvais jour de juin 2007 où, après 2 nuits en mer depuis Las Palmas, j’avais entendu, abasourdi, mon père déclarer que c’était une folie de vouloir traverser à deux, qu’il avait peur. Je l’avais porté à bout de bras dans ce projet : lui faire acheter un voilier, le préparer, atteindre les Canaries puis mettre le cap plein sud. Et l’impensable était survenu : un abandon, un demi-tour en pleine mer, alors que les côtes avaient déjà disparues et que les cales étaient pleines de bouffe pour 4 mois. De retour au port de Las Palmas, j’avais erré sur la plage, le cœur et la tête vides… et j’avais essayé d’imaginer ma vie ailleurs que sur l’eau. Essayé de trouver autre chose. Mais peut-on, à 30 ans, tirer un trait sur le grand rêve de l’adolescence ? La solution s’était brusquement imposée, avec la force d’une évidence : acheter au plus vite le voilier le moins cher que je pouvais trouver, le préparer… et revenir ici dans 1 ans. Et dépasser ce putain de 22ème parallèle.

Et j’étais revenu, un an plus tard, face au mur de containers du port de Las Palmas, à bord de mon petit Pandorak, acheté, retapé, équipé. Cette fois-ci, c’était la bonne. Je dépasserai le 22ème parallèle. Le bateau me semblait prêt, l’équipage solide.

departcanariaCela fait 4 jours que nous avons quitté Gran Canaria. Une dépression bien installée au 20ème parallèle, anormalement basse, bloque le flux général de NE. L’alizé agonise, la mer est lisse comme un miroir, ce n’est plus l’Atlantique mais le Léman. Quand nous mettons à l’arrêt, nous piquons une tête dans 5000 mètres d’une eau sans ride. Le spi est hissé. L’Atlantique se cache : je ne m’en plains pas.

baignade

Chaque nuit, la lune illumine notre sillage phosphorescent. A bord, les récits de navigation circulent : Magellan, Vespucci, Colomb, Slocum, Le toumelin… Ce n’est plus de la nav hauturière, c’est un cadeau d’Éole. Horrible piquette espagnole pour mes 31 ans. Nous ne pêchons rien mais Tudor nous mijote un cassoulet roumain. Une bonne brise nous pousse à 6 nœuds vers le Nouveau Monde.

Nous coupons le 22ème parallèle…

C’est à ce moment que la décision de Richard tombe. Depuis plusieurs jours, il tergiversait. Je n’y croyais pas vraiment mais, cette fois, c’est décidé. Il renonce. C’est le coup de barre. Comme dans un mauvais remake, je me vois refaire le geste accompli 2 ans plus tôt : virer de bord. Cap sur le Cap-vert cette fois. Il me reste Tudor. Nous traverserons à deux.
capvert5 jours plus tard, Santa Antao est en vue. Un banc de globicéphales nous accueille en silence. Escale africaine de toute beauté. Escale funeste. C’est le coup de grâce : Tudor renonce à continuer. Trop long, trop dangereux. Nous sommes le 17 mars. La nuit, Tud fait volte-face : « Je viens avec toi. Nous partirons ensemble ».
capvert2Le lendemain matin, Richard s’envole pour Paris. Ma nuit a été blanche. Mais la femme de Tudor a déjà réglé son billet d’avion… Je quitte Tudor avec émotion. Je suis face à moi-même. Seul au pied de l’océan. Seul comme jamais je ne l’ai été. Lâché. J’essaye de débrancher mon cerveau. Mais les connexions résistent. Et les chiffres aussi. Ils sont impitoyables. 2000 miles nautiques. 3 semaines d’inconnu. Un bateau de 7,30 m à la flottaison. Je voudrais ne pas penser. Simplement agir. Faire l’avitaillement, récupérer les papiers du bateau à la douane, larguer les amarres, hisser la grande voile. Je suis paralysé. Ainsi, je me retrouve seul… Ce n’était pourtant pas une mutinerie : juste un abandon. Mon équipage avait simplement renoncé. L’amitié n’avait pas suffit. Le coup porté est rude. Faire quoi ? Rentrer en Europe et chercher d’autres équipiers ? Reporter le départ, encore et toujours… « réfléchir » ?Quand je fais les comptes, la liste des abandons s’allonge. Léo en 2006, mon père en 2007, Richard et Tudor aujourd’hui.

Je pense à mon fils, à Ellen à qui je n’ai pas osé avouer la situation. Ne pas faire de conneries. Je n’ai jamais navigué seul, ne serait-ce qu’une nuit.

Pourtant, il existe une solution.

Un truc que j’ai déjà fait, un matin de septembre 2000.

Le soleil est perfide. Je reprends des forces. Par éclairs, une pensée affolante me traverse. Je dois en être capable. Débranche, débranche.

Mercredi 18 mars 2009. 16h30. Je récupère les papiers du bateau à la douane.

Je n’ai qu’à imaginer que je ne suis pas seul. Comme le grand Joshua qui, dans les coups de torchon, abandonnait la barre au fantôme du capitaine de la Niña qui surgissait à l’improviste sur le pont.

Vent d’est 18 nœuds. Mer belle.

La gîte s’accentue. Aujourd’hui est le jour le plus fort de ma vie. La conscience de ce moment me coupe les jambes. Je ne marche plus, je rampe sur le pont. Ca y est, le plat-bord bâbord est dans l’eau. Je me fais brasser dans le chenal entre les deux îles. A partir de maintenant, plus personne ne viendra me sauver. Je serai ma bonne étoile.

Voiles en ciseaux, le génois porte mal. Il faut aller à l’avant et installer le tangon. Chaque manœuvre que j’accomplis prend un sens différent. Faire les geste qu’il faut. Les faire bien.
tangonVoilà à peine 20 minutes que je suis parti et la fatigue s’abat sur moi sans prévenir. Je paye les 2 dernières nuits blanches. Cap au 284 magnétique. Cap sur le Nouveau Monde. Je choisis Antigua. Le GPS affiche exactement 2000 nautiques ! 15 minutes plus tard, l’écran affiche 1998. Très bien. Je remonterai le temps. 1998, Toulouse…Je pose ma main sur le bordé de Pando, comme on caresse l’encolure d’un cheval.véloAujourd’hui, à 16h30 exactement, j’ai quitté le Cap-Vert pour retourner en banlieue parisienne. J’ai 22 ans. Mes jambes tremblent devant l’effort à accomplir, mon cœur est incontrôlable. J’ai appris quelques mois plus tôt que je partirai seul pédaler le monde. L’ami d’enfance vient de renoncer à m’accompagner. Le moment est tellement intense que je dois m’arrêter au bord du canal de l’Ourcq. Pas pour penser, ni pour souffler. Pour me laisser remplir par l’instant. Le laisser déborder. Ecouter le sang affluer à mes tempes.

20 ans, l’âge de la témérité. 10 ans plus tard, il faut parler de courage.

depart19h00. Impossible de regarder devant moi. Je viens de réaliser que le soleil se couchera tous les soirs à l’étrave. Le génois est comme incendié.

Je m’accroche aux dernières parcelles rassurantes de Santa Antao, je m’en imprègne. Les rayons obliques du couchant creusent chaque vallée, chaque ravin, adoucissent les crêtes. Reverrai-je la terre ? Je m’accroche à la silhouette massive de ce géant qui s’éloigne. Plus le jour décline, plus mon angoisse monte. Je pensais avoir fait le plus dur… ? Alors pourquoi ?
nuitarriveLa nuit tombe, sans lune. Seules les lueurs de Santa Antao me parviennent encore, à l’est. Le vent monte. J’ai toujours toute la toile. Je sens Pando accélérer… 8 nœuds. Je pense être sorti de la zone d’influence des îles, la mer se creuse d’heures en heures. Que s’est-il passé ? Je ne comprends toujours pas. Je porte ma main à ma bouche, ensanglantée. Mes lunettes ont volé dans le cockpit, la lampe frontale a explosé, je ne vois rien. Le GPS portable a été éjecté. En bas, l’ordinateur portable s’est envolé de la table à cartes pour venir s’écraser sur le plancher. Que s’est-il passé ? J’avais enlevé le frein de bôme, et en me rasseyant, mon dos a touché l’écran du pilote auto. Le temps de tenter de le rallumer et la bôme prenait à contre, traversant tout le cockpit. Le palan de grand’voile qui s’abat sur ma tête. Cauchemar. Le bateau se cabre, surtoilé, part dans de grandes embardées dans la nuit noire. Je ne vois pas mes voiles mais je dois être au près, le vent apparent souffle brusquement en rafales, je regarde, hypnotisé, le bateau couché qui empanne coup sur coup. Fais quelque chose !! Comment réduire ? Je suis rivé à la barre, je sens le sang coaguler dans ma bouche. Je me suis fait baiser par l’effet Venturi de Santa Antao. Je comprends enfin. De NE, le vent est passé à W. J’aurais dû réduire bien avant. Prendre un ris n’attend pas. Impossible d’abandonner la barre au pilote, qui décroche systématiquement. Pourtant je dois aller en pied de mât réduire la toile. Une autre paire de mains !! Le génois menace de se déchirer à chaque instant, entortillé contre l’étai, et refuse de s’enrouler. Je cherche toujours désespérément mon cap. J’aperçois soudain la lueur blafarde de Santa Antao. Au bout de l’étrave. Cette lueur, c’est la terre, le refuge, les hommes. Revenir. Faire demi-tour. C’était une erreur, une folie. J’ai cru en être capable. Agir, agis, fais quelque chose, concentration, putain!! D’abord ligoter le génois qui fait un bruit d’enfer. Je rampe jusqu’à l’étrave, impossible de l’enrouler. Affaler ? Je ne me vois pas lutter pour faire rentrer ce taureau dans son sac. Je largue l’écoute en grand. Je ficelle le reste de la voile comme un gigot contre l’étai, avec la contre-écoute. Pas de génois pour cette nuit. Pas la force. La GV maintenant. Mes doigts s’arrachent en pesant de toutes mes forces sur la grand’voile, qui porte sur les bas-haubans et refuse de descendre, bloquée par les lattes coincées dans les lazy-jacks. Je me pends littéralement à la voile. Le lazy tribord se déchire d’un coup. Un coulisseau de GV s’arrache. Comment venir bout au vent, seul?? Le bateau avance maintenant avec 2 ris dans la GV, sans génois. Mauvais équilibre mais le pilote fait ce qu’il peut. Je déplace le chariot sous le vent. La voile soulage un peu. Je remets le frein de bôme. Ne plus jamais l’enlever ! L’Atlantique a enfin montré son vrai visage, dès le premier jour. Je n’ai pas fait demi-tour et je me suis haï pour ça. J’ai entendu mon père éructer : « Le con ! Mais le con ! ». Je ne comprends plus ce que je fais là.

***

Le coup de vent est tombé. Le vent est repassé NE. Coup d’œil au GPS : 1918. L’armistice ?

Pando file au travers, à 5,5 nœuds. J’ai largué le deuxième ris mais, par prudence, le ris de fond est laissé. J’ai retrouvé mes lunettes cassées sur le pont et les morceaux de ma lampe frontale.
nuit2Une demi-lune finit par sortir mais les nuages ne filtrent qu’un halo, insuffisant pour éclairer mes voiles. Je me suis allongé sur ma couchette, tout habillé. Toutes les 20 minutes, je me hisse péniblement sur le pont. Coup d’œil sur 360 degrés. Je redescends. La fatigue est énorme mais je ne dors pas.
vaguegrosseAu matin, la grosse houle a diminué. Le soleil me redonne des forces. Le câble en inox des filières a cédé cette nuit, brisé net au niveau du sertissage. Ces même filières sur lesquelles je m’appuyais avec confiance pour admirer les dauphins…  Le génois, en frappant sur le mât, a cassé le feu de pont. Le bateau est maintenant sous-toilé mais je laisse courir. Je m’allonge dans le cockpit. J’ai compris la première règle du navigateur solitaire : naviguer sous-toilé. Je ne me laisserai plus jamais surprendre.

Toujours aucun bateau à l’horizon.
capoteVoilà 2 jours que je n’ai pas mis le pied sur le pont. Cloîtré sous la capote du cockpit, je pense d’abord que c’est pour me protéger du soleil. Je finis par comprendre que je fuis l’omniprésence visuelle de l’océan. Je m’interdis de regarder la situation en face, ce point minuscule que je dois être sur l’océan. Des images de chutes à la mer me hantent. Manie nouvelle : je soulève plusieurs fois par jour la trappe d’accès aux fonds, histoire de m’assurer que je ne coule pas. Le clapotis de la mer contre le bordé est trompeur. L’eau qui tape dans le puit de dérive se mue parfois en une trombe d’eau qui semble s’engouffrer sous mes pieds.Je lis « naufragé volontaire » de Bombard et y puise de la force. Lui a traversé en 1952, sans eau ni bouffe ! Son voyage était à l’origine prévu avec un ami, qui se dérobe avant le départ… j’admire son courage.

La nuit tombe. Une nuit surréaliste, comme toutes les nuits. J’ai abandonné Pando au pilote auto et je fonce dans la nuit noire, allongé sur ma couchette, ballotté d’un bord sur l’autre, dans ma minuscule chambre inclinée de 20 degrés, séparé du gouffre sans fond par 3 mm d’acier.
nuitBruissement de Pando, qui file à 7 nœuds dans le grand tunnel de la nuit. Eau qui chante sur la carène. Yeux rivés sur la voûte céleste à travers le hublot faïencé du roof. Aucune terre, aucun bateau, et pourtant l’angoisse constante du choc qui viendrait mettre un terme à cette chevauchée surréaliste sous les étoiles. Toutes les 30 minutes, je sors ma tête sur le pont, parcours rapidement l’horizon des yeux avant de retrouver ma couchette où j’attends, les yeux grand ouverts, à l’affût du grincement nouveau, du cliquetis dans le gréement, de l’avarie, du choc.

Un bruit très net, près de la barre, me fait bondir dans le cockpit. Ça ressemble au crépitement d’un bois sec qui s’enflamme. Au fond du cockpit, un poisson volant fait des sauts de carpe désespérés avant de finir par s’immobiliser.

flyingfishAi-je eu tort de laisser le tangon en place ? J’espère ne pas avoir à l’enlever en pleine nuit. Mais il apporte une précieuse stabilité à ma voile. Nous filons à 7 nœuds. Avancer vite. La vision de toute cette eau à courir sur la carte est désespérante.

Chaque jour, le soleil se lève à la poupe et se couche à l’étrave. Je trace ma route au centre de cette demi-sphère. La lune, elle, se lève sur bâbord ¾ arrière, avec une heure de retard chaque jour. Comme je progresse vers l’ouest à raison d’un peu plus de 2 degrés d’arc par jour (140 miles), Pandorak grignote une dizaine de minutes « en plus » chaque jour. Nous remontons le temps.

300L’AIS sonne par 2 fois cette nuit. La 2ème fois, à 5h30, je suis en route de collision avec Great Challenger, un porte-container de 290 m filant ses 12 noeuds, en route vers Rotterdam. En plein sur mon travers. Réveillé en sursaut par l’alarme, l’esprit embué, j’ai du mal à prendre une décision. Passera-t-y devant ou derrière ? Accélérer ou ralentir ? Le jeu du chat et de la souris commence. Il me semble préférable d’accélérer. Mais il risque de me frôler le cul. Je démarre le moteur. Nous gagnons un nœud. Me voit-il ? J’allume les feux de pont, éclairant le génois, qui fait une belle tâche blanche dans la nuit. Petit coup de speed : j’arrache le combiné de la VHF. « Pandorak for Great Challenger… » Il m’a vu. Je passe devant, on se calme.

Grosses rafales cette nuit. Pourvu que le pilote ne décroche pas. Pando fait des pointes à 8 nœuds, avec 1 ris dans la GV et 5 tours dans le génois. Depuis ma blessure du premier jour, j’ai réalisé la difficulté de prendre un ris au portant quand il est déjà trop tard. Toujours réduire tôt. Ne pas se laisser griser par la vitesse.

Le matin, en inspectant le pont, j’ai un choc : un des brins de mon galhauban tribord est brisé. Je suis à 7 nœuds, tribord amure, le hauban est sous tension. Panique. Et moi qui ai fait changer tous mes haubans avant de partir, c’est pas pour voir le mât finir sur le pont au milieu de l’Atlantique !! Coup dur. J’empanne immédiatement.

***

Une espèce de routine océanique s’installe. Je lis beaucoup. Pourtant, la nuit, ma situation me revient parfois violemment à l’esprit : je suis seul, au milieu de l’Atlantique. Ce n’est pas un récit de voyage. Il me faut alors rouvrir les yeux, allumer la frontale, contrôler d’un coup d’œil la bonne marche du bateau, l’absence d’eau dans les fonds et la présence rassurante du mât au dessus de ma tête.

Lorsque, allongé sur ma couchette, j’entends le génois taper sur les haubans, je pense immédiatement : « mais qu’est-ce qu’ils foutent, ils peuvent pas l’étarquer? » avant de réaliser qu’ils n’y a pas de « ils ». Il n’y a vraiment que moi. Si je n’arrête pas ce cliquetis, je vais l’entendre pendant des semaines. Je suis surpris de constater à quel point j’oublie parfois ce « détail » : quand j’écris ce journal de bord sur la table du carré, j’ai inconsciemment à l’esprit que « quelqu’un » fait la veille à ma place, sur le pont. Est-ce ma cervelle qui me joue des tours ? Une façon de me forcer à relâcher ?

Non, aucun livre ne m’avait préparé à être seul en mer. Je fais mon apprentissage. Ou plutôt mon baptême. Car j’ai toujours eu la sensation, malgré les milles parcourus depuis la Hollande, de n’avoir jamais vraiment pris la mer. Aujourd’hui, rien n’est pareil. Je suis dans la conscience de mes actes, de leur conséquence directe sur la marche du navire, ce miracle d’avancer avec le vent.

vagueplatbord24 mars. Rafales et pluie toute le nuit. Je me félicite d’avoir sous-toilé le bateau. Prendre un ris dans ces conditions aurait été scabreux. A l’arrivée du grain, que je ne peux pas prévoir faute de radar, le vent monte par rafales et saute de NE à N : le bateau passe alors du grand largue au travers, ce qui accentue la gîte. Dans ma couchette, je ressens alors l’accélération du bateau et dois m’agripper pour ne pas finir sur le plancher. Bientôt, le vent tombe brusquement et Pando se ballote alors sur une mer hachée, désordonnée. Mais ce n’est pas encore fini. Le vent revient alors, souvent avec de la pluie, plus fort.

25 mars. Nuit agitée. Grains, pluie, rafales, calme, grains, pluie, rafales. Et toujours cette veille épuisante toutes les 30 minutes. A l’aube, je commence à m’endormir quand un sifflement me fait bondir de ma couchette. Je me précipite dans le cockpit, saisis ma canne et mouline avec ardeur, sous une pluie fine. Enfin, l’éclair mordoré se rapproche de la jupe. Un dernier petit coup de poignet et ma première dorade qui fait la danse de Saint-Guy dans le cockpit. La nuit est oubliée.

fishHuile d’olive, aneth, poivre et un gros citron vert du Cap-Vert : il est 4 heures du matin et mon petit-déj est déjà sur le feu. A peine avalé, la ligne siffle à nouveau : celui-là est plus gros, 60 cm. C’est la fête ! Je lève les filets, les coupe en petits cubes que je laisse macérer 15 minutes dans un jus de citron. Rinçage, puis mélange avec une salade de maïs et mes dernières tomates. Le reste finit dans des bocaux saturés d’huile. Pour demain. [Je ne sais pas encore que je mangerai de la dorade tous les jours…]
fish2L’après-midi, le vent est tombé. Vitesse : 2,5 nœuds : pétole. J’affale tout et envoie mon spi reprisé E-bay made in Hong Kong. Le bateau repart à 5 nœuds. Bonheur.
spi1Je commence à franchir un cap psychologique, je m’en rends compte chaque matin, ma présence sur l’océan m’apparaît de moins en moins comme anormale. Après 7 jours de mer en solitaire (mais les jours veulent-ils encore dire quelque chose ici ?) je sens que le gros de mes peurs est derrière moi.

J’évolue mieux avec le vent, j’observe plus le ciel, le matériel, les voiles. Je m’adapte. Joie de se sentir connecté.

Le soir, « soupe de tomate » (sauce spaghettis) et dorade. Je me suis assis à l’avant sur le pont, pour la première fois, face au couchant. Petit pays de Cesaria Evora. Dernier carré de chocolat et un coup de BLU, l’antenne reliée à un hauban. Je capte Radio Canada International. Jamais émission radio n’a été écoutée avec une telle ferveur religieuse. Un chaleureux accent canadien emplit le cockpit, résonne dans le silence de l’Atlantique et me parle de musique africaine. L’idée que Pando devrait naviguer à la fin de cette année sur le Saint-Laurent, à mille lieux des tropiques, me revient brusquement… Sentiment de plénitude qui m’envahit, le monde qui redevient immense. Je sais ce que je vis. Ma présence dans ce désert, envers et contre tout, en est l’expression éclatante. La terre s’est remise à tourner. J’ai 22 ans.
spi10ème nuit. L’AIS sonne. SOG : 16. TCPA : 18. CPA : 0,1. Dans 18 minutes, un navire filant à 16 nœuds va passer à 0,1 milles de mes fesses, soit 180 mètres. Et le navire en question fait 240m. Et son cap oscille de 2 degrés…

Pour le coup, je suis vraiment perplexe. Coup d’œil sur l’horizon. Quoi, cette petite lumière blafarde, à 5 miles (9 km) sur bâbord serait vraiment en parfaite route de collision avec moi ? Je choque les écoutes et attends. Le navire arrive et passe à 100 m. Je suis encore incrédule. Ainsi donc, si mon AIS avait été défectueux (très possible après tout, l’écran m’a lâché au départ du Cap-Vert mais l’alarme fonctionne toujours) je serais bel et bien mort, stupidement, après avoir croisé en tout et pour tout 3 navires en 10 jours… Quelle mort cruelle, après cette journée ensoleillée, mer calme, une journée de pêche et de musique, et la nuit, au milieu du désert océanique, la mort.

Le matin, mon ordinateur rend l’âme, sans prévenir. Le disque dur m’a lâché. Le vol plané du premier jour. C’est un putain de coup dur. Je ne peux plus recevoir mes précieux fichiers GRIB pour la météo, visualiser les cartes C-MAP ni recevoir ou envoyer des mails.

Pétole intégrale. Je renvoie le spi. Une heure plus tard, je le vois abattre sur le pont et glisser à la mer. Je me précipite à l’avant, repêche à grande peine les 70 mètres carrés de toile. Coup d’œil à ma drisse, pourtant neuve et surdimensionnée :  rompue net ! Raguage? Le point de drisse est déchiré. La voile est inutilisable. Coup dur : sans spi, impossible de me déhaler dans le petit temps.

drisseL’après-midi, je décide de lancer le moteur pour recharger les batteries. Contact. Embrayage. Je ne ressens pas d’accélération. Coup d’œil au GPS. 2 nœuds. Petit vent de panique à bord. Mon embrayage vient de me lâcher. Plus de PC, de spi ni de moteur à bord et je suis encore à 1000 nautiques (1800 km) des Antilles. Comment venir bout au vent pour hisser la grande voile ? Entrer dans un port ?

Hauban, drisse, spi, moteur, filières, GPS, feu de pont, PC, coulisseaux de grande voile… dans quel état vais-je arriver de l’autre côté ?

Le soir, en plein démontage des câbles de commande Morse, Dido me souffle :

I will go down with this ship

And I won’t put my hands up and surrender…

There will be no white flag above my door…

Au coucher du soleil, le vent a forci. Allongé dans ma bannette, je lis les mémoires de Colomb lorsqu’un violent coup de gîte me plaque contre la coque. Je me précipite dans le cockpit, titubant, au moment précis où le pilote décroche. Je me rue sur la barre, hyper-dure, l’agrippe à deux mains et donne un coup pour éviter l’empannage. Le traumatisme du départ me revient. Action ! On se bouge le cul et vite ! Je mets le bateau au grand largue, choque en grand l’écoute de GV, chariot sous le vent, prends 4 tours dans le génois, toujours en barrant. Le frein de bôme, putain, on l’oublie pas !! La gîte a diminué mais le bateau va encore trop vite. A l’est, dans mon dos, l’enclume caractéristique dans le ciel, qui avance en s’étendant. Un ris, et fissa.

mernoirePréparer la première bosse. Larguer 1,5m de drisse de GV puis bloquer. Foncer en rampant au pied du mât. S’arracher les doigts en amenant la toile jusqu’à l’œillet du 1er ris. Le crocheter. Revenir au cockpit. Reprendre la drisse de GV. Border la bosse. Reprendre du hâle-bas. Larguer un peu de balancine. Reprendre le cap. Border le génois à plat. Augmenter la sensibilité de barre du pilote. Je crois que je n’ai jamais fait une manœuvre aussi rapidement.

20 minutes plus tard, il fait noir comme dans un four. La lune ne se lève que dans 4 heures. La mer s’est creusée. Toujours réduire à temps. Ne jamais hésiter, se dire que la rafale va passer, craindre d’être ensuite sous-toilé ou autre prétexte pour éviter de bouger son cul à temps. Rien ne m’aura préparé à la brutalité de certains grains de l’Atlantique. Le bateau est maintenant stabilisé à 6 nœuds, dans ses lignes, avec une gîte raisonnable. La pluie s’abat. Je redescends dans le carré, me barricade dans ma boite. La manœuvre n’a pas duré 5 minutes. Barbara, un brin à côté de la plaque, ahane toujours :

Bien sûr, ce n’est pas la Seine…
Ce n’est pas le bois de Vincennes…
Mais c’est bien joli tout de même…

Les vagues secouent Pando comme une brindille, malgré sa vitesse. Je sors la tête du carré et contemple le spectacle. Si je ne vois rien, le bruit et les secousses sont éloquentes.

Pando est correctement réglé… alors pourquoi ce nœud dans l’estomac à chaque vague qui frappe comme un boxeur qui voudrait m’abattre ?

Parce que c’est la nuit. Que ça cogne, que ça souffle, et que je suis seul au milieu de l’océan. C’est tout. Est-ce qu’on peut s’habituer à ça ? Voilà où j’en suis encore après deux semaines en solitaire.

C’est surtout le fait de ne rien voir, de subir cette mer sans pouvoir la regarder, pour la parer, l’éviter. Tout mais pas subir. Le bateau est lancé comme une flèche dans un tunnel truffé d’obstacles que je ne vois pas. C’est la grande foire aux fantasmes. Mât qui flambe et s’abat sur le pont, porte-conteneurs qui broie. Impossible de dormir. Je sais pourtant que si la lune pouvait se lever, la mer perdrait immédiatement son aspect de champs de mines.

Quitter le bateau. « L’hypothèse d’école ». Mes pensées reviennent toujours à ça. D’abord le choc ; Ensuite le bruit de l’eau qui s’engouffre. Et puis ce n’est plus un bruit mais un liquide froid qui monte inexorablement et soulève les planchers. Un bateau du poids et de la taille de Pando peut couler en 2 minutes. Prendre le radeau de survie, le hisser sur le pont (30 kg), l’ouvrir, rassembler le matos de sécu et se jeter à l’eau ? Tout ce beau scénario me semble absolument utopique. D’abord, la peur qui paralyse et consume les premières secondes, ces secondent inestimables qu’on ne rattrape plus. Ensuite, les gestes, forcément maladroits, car jamais exercés.

La journée du lendemain est mauvaise. La routine océanique, ce bel équilibre des derniers jours, est rompue. Je rêve d’arriver, une envie à hurler. Je ne supporte plus de me faire branler dans tous les sens, de ne pouvoir faire 1m sans devoir m’agripper pour ne pas tomber, ne pas dormir, marre du bruit permanent du vent dans le gréement.

La peur s’est à nouveau invitée à bord. Psychiquement, le moteur et le hauban défectueux m’obsèdent. Le temps est couvert, les grains éclatent de partout. Je ne me pose plus la question d’enlever le deuxième ris…

Au cours de la journée, je parviens à dormir par petites tranches. En début de soirée, mon moral remonte un peu. Je ressens que mon manque de sommeil (j’ai passé la moitié de la nuit dernière rivée à la barre) est pour beaucoup dans cette vision apocalyptique de ma situation. Se forcer à dormir dès qu’on broie du noir.

barrenuitLe soir du 13ème jour, surprise : je capte « Radio Havane », une radio francophone à l’anti-américanisme décomplexé, qui présente une manifestation de soutien aux FARCS… Je suis à 600 milles des Antilles et la réception est excellente. Puis vient « Radio Famille », une station catho californienne, toujours en français.
monstreLe lendemain, c’est au tour de « Ici Moscou », une incroyable station russe en langue française, sur 12040 Mhz. Après la voix du Comandante hier, la voix du kremlin aujourd’hui. Un régal. Le thème de l’émission du jour est « Danse ancienne à Irkoutsk, en Sibérie orientale ». Je savoure cet accent slave chuintant que j’aurais impitoyablement zappé dans ma vie de terrien mais que j’écoute ici religieusement, au milieu de l’Atlantique.
pando-verti15ème jour. Grain et pluie toute la journée. La nuit, le vent tombe définitivement. Pétole à moins de 500 milles de Saint Martin, c’est dur à avaler. Je n’ai ni spi ni moteur pour me déhaler. Pandorak bouchonne sur une mer plate. Quelle misère… mes moyennes sur 24h sont en chute libre : de 140 milles au départ musclé du Cap-Vert, elles sont passées à 80. Le test final ? Ou est-ce que d’autres épreuves m’attendent encore ?

3h30 du matin. Affalé. Hissé. Reaffalé. Rehissé. Ca se lève pas. Je ne supporte plus mon statut de bouchon sur l’océan. Je demande juste 3 nœuds de vent pour avancer !! Je me console en ouvrant une bouteille de vino verde du Cap-Vert. Ça fait pas venir le vent mais ça fait du bien.

Et pourtant… si j’arrêtais de penser à arriver. De quoi est-ce que je me plains ? Je suis seul sur l’océan. La mer est enfin plate. Le temps est doux. La houle amicale. Je pourrais cracher tout mes poumons que ça ne dérangerait personne. J’ai à boire et du poisson frais tous les jours. La lune éclaire mes nuits. J’ai 2 mois et demi de musique en MP3. Fuir ce moment ? Il faudrait apprendre à vivre comme Moitessier à bord de Joshua, qui partait juste pour vivre la mer, pas pour atterrir quelque part. Putain, j’en suis pas là. Toujours en sursit. Peut-être dans 10 ans…

Le vent est finalement revenu. Après 24 heures à 2 nœuds de moyenne, Pandorak salue le retour d’une légère brise par une accélération salvatrice. Silence des voiles qui ne claquent plus, enfin remplies à bloc. 15 nœuds de vent. Je remonte sur le pont, j’envoie tout.

poisson-sangEst-ce parce que Pandorak s’est remis à filer ? Ou parce que je ressens que je commence à « sentir » mon bateau sur le bout des ongles ? Le fait est que je suis étrangement serein, à ma place aux commandes de cette étrange machine, fruit du génie des hommes et qui réagit, tel un animal, au moindre souffle du vent. Seul maître à bord après Dieu…

Et puis cette question nouvelle : A 1000 kilomètres des Antilles, est-ce que je commencerais pas à rentrer dans le voyage, moi ? J’écoute le silence remplir mes voiles. Je fixe l’horizon, à l’étrave.

arcenciel6 avril 2009 : Barbuda doit être à 30 NM sur bâbord maintenant. Je ne vois encore rien.

TERRE ! Le cri est parti tout seul. A 17h40 heure locale, j’aperçois Saint Barth au 263. Je suis sur le pont. La nuit tombe.

J’avais toujours imaginé l’atterrissage de jour, eau turquoise et soleil au zénith, mais le hasard veut que le Nouveau Monde m’accueille de nuit, sous la lumière de la lune, pleine pour l’occasion. C’est peut-être mieux ainsi.

Progressivement, l’ouest se couvre de petites taches de lumières. Je les laisse grossir sereinement. La houle a entièrement disparue. Pandorak glisse en silence, voiles en ciseaux. Comment décrire la vision de ces lueurs citadines sous la pleine lune ? Elles me renvoient à celles de Santo Antao, la première nuit, alors que j’aurais dû faire demi-tour. J’allume mon téléphone. Du réseau. Bienvenu chez Orange. Dans quelques heures, je jetterai ma pioche en mer des Caraïbes. Rideau. Coup d’œil au loch : 3269 miles depuis les Canaries. Parti le 7 mars, arrivé le 7 avril. J’ai le sentiment qu’une année s’est écoulée, Mindelo me semble si loin.

La terre… mettre un peu d’ordre dans le cockpit. Relever la ligne de pêche. Préparer les pare-bat. L’ancre dans la baille à mouillage. Va falloir tout faire à la voile, sans moteur.

Playlist de cette arrivée :

Help is coming – Ayo
Sailing to Philadelphia – Mark knopfler
Saudade – Cesaria Evora

Jagged little pill – Alanis Morissette

J’y suis presque. Arrivée prévue dans deux heures. J’ai fait passer ce petit bateau, qui n’avait jamais quitté la Hollande, de l’autre côté. Un nouveau bassin de navigation, gigantesque, s’offre à mon étrave.

Je devrais me reposer mais je ne peux fermer l’œil. Le moment est trop fort. Je reste sur le pont, scotché par le spectacle de ces lueurs sous mon génois qui fait une tâche blanche sous la lumière de la lune.
lune

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