Premier contact avec le Nouveau Monde

papamat9 jours de nav avec mon père depuis Saint-Martin. Des avaries à la chaîne, dans l’ordre : bague hydrolube explosée, silent-blocks cisaillés, drisse de spi bloquée en tête de mât (ce qui oblige mon père – loi du plus léger – à jouer les acrobates en pleine mer), safrans coincés (nous obligeant à barrer 24h/24 pendant 3 jours), mais aussi : une nuit à la cape (mémorable) où nous abandonnons Pando, dérivant à 1,5 nœuds dans Providence Channel, pour pouvoir récupérer un peu, l’unique escale, idyllique, sur Grand Bahamas (avant de déguerpir face au 200 $ de cruising permit réclamés), et cette dernière nuit zébrée d’électricité dans le détroit de Floride, où le Gulf Stream nous repousse à 3 nœuds vers le nord, avant de finir face au mur de skyscrapers de Miami, « the Gates of the Americas » : la Porte des Amériques.

flagusa
Sensation étrange de hisser le Stars and Stripes, on dirait le plan final de Saving Private Ryan, j’ai l’impression d’entendre « God bless America »…

Le cordon de buildings à perte de vue, sans doute encore plus impressionnant vu depuis la mer, impose déjà la démesure du pays. Vertige américain.
vertigo

Une voile à l’entrée du chenal, c’est le premier voilier croisé en mer depuis les Canaries. Moi qui croyait que la plaisance avait envahi les océans… les embouteillages de voiliers ne sont pas encore pour demain. Malgré les merveilles de la technique, les ports sont toujours aussi bondés et les mers aussi vides… c’est sans doute mieux comme ça.

Les gratte-ciels se rapprochent, nous pénétrons dans le chenal d’entrée, avec encore un bout de génois. Un dauphin nous dépasse et part jouer aux pieds des tours de verre. La houle du détroit de Floride a entièrement disparu, nous réalisons que nous avons définitivement quitté l’Atlantique et que nous venons de faire nos premiers mètres sur l’Intracostal Waterways. PLACE AU FLUVIAL!
bolideDes monstres pétaradants nous dépassent à 40 noeuds, il n’est pas rare que ces cigares de moins de 10 m possèdent 2 moteurs de 500 cv, brûlant leurs 50 litres de fuel à l’heure.La débauche énergétique laisse sans voix. Ce pays semble vivre hors de la réalité du monde… La clim fonctionne même de nuit dans des locaux vides et glacés. L’eau n’a aucune valeur. Les méga-yachts sont rincés chaque jour à l’eau potable, au cœur de cette ville qui signifie « eau douce » en langue indienne.

Zéro contraintes. Dans cet état aussi plat que la Hollande, 3 voitures sur 4 sont des 4×4 ou des pick-up aux pneus de camions… les limousines Hummer de 10 m de long ne sont pas rares. Aucune loi, aucune contrainte, surtout ne pas entraver la sacro-sainte « liberté » du citoyen-consommateur. Dans le même genre, durant la dernière campagne présidentielle, la brillante idée d‘Hillary Clinton de détaxer le carburant à 100 % n’avait choqué personne …
cruising licence
– Objet de votre visite ?
– Tourisme
– Durée ?
– environ 4 mois (regard torve de l’officier)
– 4 mois ?
– Euh oui… je suis arrivé en voilier… il est au mouillage à Miami Beach… nous allons au Canada par l’ICW… je suis arrivé par la mer et je viens de retourner chercher ma femme et mon fils en avion…
– C’est votre fils ?
– Oui
– Vous êtes mariés ?
– Non (regard torve de l’officier)
– Vous avez les papiers du bateau ?
– Euh non, mon père est actuellement sur le bateau, c’est lui qui a les papiers…
– Suivez-moi.

La suite ressemble au film « The Terminal » de Spielberg. Des couloirs, des pièces où il faut juste la boucler, interdiction de poser des questions, de passer un coup de fil. Mon père doit nous attendre depuis plus d’une heure maintenant. Dans quelle démocratie un type avec un passeport et un visa en règle se voit-il interdire un coup de fil ? En face de nous, une femme slave ne parlant pas anglais se fait rabrouer par des flics tout droit sortis d’une mauvaise série B, de petits shérifs à la dégaine de super-héros qui se dandinent, dieux tout puissants, le colt en évidence. Tous les flics américains semblent avoir vu le même film. Les 10 heures de vol et le jet-lag ont épuisé mon fils de 8 mois. Visiblement, ils n’en ont rien à foutre. Un autre couloir. Ellen tremble comme une feuille. Je la rassure, on est pas à Guantánamo (hein?). Notre petit groupe est divisé en deux et nous repartons de plus belle. Pièce bondée. Une mexicaine clame « je viens ici depuis 18 ans, je n’ai jamais eu de problèmes avec la police ». Sourire goguenard du policier :  « vous savez, tôt ou tard, tout le monde a des problèmes ».  

Après avoir répété les mêmes réponses que devant l’officier des frontières, nous sommes finalement relâchés, sans avoir eu aucune autre explication. Welcome to America.
cheeseIci, le supermarché local se nomme Publix. A l’extrémité de chaque tapis de caisse, un homme ou une femme se charge de mettre les articles dans des sacs. Les clients n’ont rien à faire, sauf payer. Le point commun de tous ces employés est leur âge. Face à ces dos voûtés et ces mains de grand-père qui s’empressent de remplir mes sacs,  j’attends, bras ballants, mal à l’aise. La conversation s’engage avec l’un d’entre eux. Vénézuélien, il me raconte dans un français hésitant qu’il est ingénieur à la retraite mais que sa femme étant sérieusement malade, il fait ce travail « dans son temps libre ». « You know, I have been living with my lady for 51 years ». Des “retraités” obligés de travailler jusqu’à la mort pour combler l’absence de couverture sociale, ce n’est plus « Sicko » de Michael Moore, c’est la réalité américaine.

Premier (et dernier) resto pour fêter l'arrivée
Premier (et dernier) resto pour fêter l’arrivée

Comme tout français moyen, j’associais les states avec la malbouffe. Mais j’étais loin d’imaginer ma joie de tomber sur un MacDo au coin d’une rue… car c’est encore ce qu’ils font de plus sain. Même la bouffe néerlandaise remonte en flèche dans mon estime. Bienvenu au royaume du pain à l’huile de coton hydrogéné, des cornichons au glucose, du bon lait frais aux hormones de croissance, du steak haché sans viande, des OGM et autres acides gras trans à toutes les sauces. La palme revient au pain de mie de chez Publix, qui contient pas moins de… 22 ingrédients. Ne plus jamais lire les étiquettes.

Bon, les bières sont potables...
Bon, les bières sont potables…

Côté bonne surprise : les américains. Leur culture du « what’s up guys? », « Hey dude, how you doing? ». Les contacts sont spontanés et très simples. Les voileux ricains sont dithyrambiques sur l’aventure de ce petit bateau. On reste pour eux… et pour leur réseau fluvial de fou!
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