Fair Isle

Départ de Tórshavn à l’étale. Après 3 semaines à crapahuter en bateau, en bus et (surtout) à pied, je quitte l’île de Streymoy avec un étrange sentiment qui ressemble bien à de la frustration. Frustration de ne pas avoir réussi à percer l’âme de ces îles. Le brouillard dans lequel l’archipel avait surgit, le premier jour, réapparait au moment du départ, refermant le sillage de Pando. Si les Féroé m’ont offert quelques-uns des paysages les plus fous qu’il m’ait été donné de voir, les Féroïens se sont révélés trop réservés (hormis quelques belles rencontres en stop) pour me permettre de comprendre à quoi devait ressembler la vie par 62° nord.

Il me restera les images, les ampoules aux pieds, et les journées de lecture dans le duvet, hors du temps, à tourner autour de l’ancre au fond d’un fjord…

C’est l’heure de rentrer. Cap sur Fair Isle, Shetland.

La nuit tombe. Je suis plein vent arrière, voiles en ciseaux, foc tangonné. 1 ris dans la GV, pareil dans le foc. Creux de 3 mètres. Pando roule beaucoup, mais ça va vite, très vite. 7,5 nœuds de moyenne. Des pointes à 9. Nouvelle lune, ciel couvert : un vrai four, hormis la bioluminescence dans le sillage, guirlande envoutante. En m’obligeant à jouer sur l’équilibre foc/GV pour garder le cap le plus longtemps possible, le Windpilot fait de moi un meilleur marin, là où le pilote auto compensait mes mauvais réglages, sans broncher, par une simple surconsommation électrique…

Allongé sur ma couchette, je sens brusquement le bateau partir au surf. Coup d’œil incrédule au GPS : 12,4 nœuds ! Je saute de ma couchette quand un claquement infernal explose au même moment au-dessus de ma tête : on vient d’empanner. Frein de bôme (que j’utilise comme retenue) pas assez souqué. Heureusement, le gréement est toujours en place, je suis surpris de retrouver le vis-de-mulet et le pontet de frein de bôme intacts après un choc pareil. Si le frein a empêché la bôme de venir s’écraser sur le bas hauban tribord, il n’a pas pu éviter la violence de l’empannage. Grisé de voir les chiffres du loch défiler à cette vitesse inhabituelle, je n’avais pas touché aux voiles. Con, con, con. Ne jamais quitter le pont quand le bateau navigue au vent arrière dans une houle pareille, mais réduire ou, mieux, ne laisser que le foc. Le temps de revenir au cockpit, une violente décharge de bile vient nourrir les poissons. Fatigué.

Les moments d’extase ne durent jamais longtemps. Les cauchemars non plus. La vie terrienne, ultra-sécurisée, ne nous prépare pas à ça. La mer force l’esprit à plus… de souplesse.

Après 2 jours de navigation, je suis à la cape face à North Haven, en attendant l’aube pour pénétrer dans la passe. Au matin, les oiseaux me font la fête. Plus petite île peuplée du Royaume-Uni, Fair Isle est l’île mythique des ornithos, les « birdies » à jumelles qui se relaient inlassablement sur l’île pour observer quelques 385 espèces d’oiseaux sur 8km²…

Le ciel toujours couvert des Féroé a laissé place à un ciel d’un bleu puissant dans lequel tournoient Fous de Bassan, Fulmars, Guillemots, Macareux… et Grands Labbes, prédateurs redoutables qui n’hésitent pas à foncer, bec en avant, sur la tête des promeneurs imprudents (quand ils ne crèvent pas les yeux des agneaux).

Amarré au minuscule quai, fatigué par ces 48h de nav, je pensais plonger illico dans mon duvet mais je ne résiste pas à l’envie de marcher. Il est 6 h du matin. Pas de réseau téléphonique. 1200 moutons et 60 habitants. Le premier que je croise est un soudeur, penché sur le rail de halage de l’unique bateau de ravitaillement, Good Shepherd, qui – en bon berger – veille sur la communauté. L’homme coupe son poste à souder, relève la visière de son masque pour me saluer, puis se remet au travail. J’en reste estomaqué ! Dès mes premiers pas sur l’île, les langues se délient, amicales, curieuses. Je réalise que je sors de 3 semaines bien silencieuses. Je resterais 10 jours sur cette île !

La laine de mouton, principale ressource de Fair Isle, est transbordée sur Good Shepherd pour être vendue à Lerwick

Les écossais, toujours prêts à faire le boeuf

L’île la plus isolée du Royaume-Uni

La petite communauté semble soudée. Lorsque Sea Shepherd débarque, c’est tout le village qui vient donner un coup de main pour décharger. Chaque habitant a plusieurs casquettes pour assurer la survie de l’île. L’instituteur peut devenir berger et le médecin pêcheur de homards…

La petite plage de North Haven, une eau à 12 degrés riche en phoques

Barbecue avec l’équipage allemand du Ferryman : ils fournissent la viande, moi le charbon !

5 Comments

  1. 23/09/2018
    Reply

    Bonjour.
    Beau voyage que vous avez fait là et qui relance chez moi une vieille envie pour les Faroes (Je suis déjà passé par Fair Isle en revenant de Norvège, et c’est effectivement assez envoutant, même par un temps bien moins ensoleillé que vos photos). J’ai une question: quelles cartes marines pour les Faroes? Sauf erreur de ma part Navionics n’en propose pas et L’Admirality ne propose que la partie sud!
    Merci d’avance et bien cordialement
    Dominique MILLER

    • 27/09/2018
      Reply

      Bonjour Dominique,

      J’ai utilisé exclusivement les cartes Navionics de mon smartphone, qui couvrent désormais très bien l’archipel. Par contre, pour les courants de marées, les livres sont indispensables. J’ai utilisé l’Imray Arctic & Northern Waters. Pas très détaillé mais suffisant. Le mieux reste de demander aux pêcheurs locaux la meilleure heure pour aller d’un point A à un point B 😉
      Fair winds!
      Fabrice

  2. Martin Pérez
    06/10/2018
    Reply

    Hello Fabrice,
    did you make it to Norway this year?
    Best regards
    Martin

    • 15/10/2018
      Reply

      Hi Martin,

      Yes, I have sailed up to Flåm (end of the Sognefjord). Unfortunatly, I had a violent collision with a senile fisherman… the bow of Pandorak is badly damaged and needs a serious refit. She is actually in Bergen for repair. I should soon write more about it.
      Fair winds
      Fabrice

  3. Martin
    15/10/2018
    Reply

    Oh, sh…
    hope you are ok and Pando soon as well and the fisherman remembers his insurance number.
    Best Martin

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